Les limites – seconde partie

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La montagne, la tête de mule et les limites

Par certains côtés, je suis une tête de mule. Je refuse de céder à ce qui s’oppose à moi : quand quelque chose me résiste, je ne m’avoue pas facilement vaincue. Je pousse pour passer au travers, en forçant la porte : j’essaie de forcer mon chemin à travers le réel.

Quand une tête de mule marche en montagne, elle apprend l’humilité. La nature est bonne pour mon caractère ; elle me fait du bien, parce qu’elle me cadre, elle me borne, elle m’empêche de dire « je refuse » et passer au travers. D’une part, les limites de la nature sont solides, physiques et bien concrètes. Elle sont impassibles à mes supplications : j’ai beau grogner, pleurer, râler… si j’ai marché trop loin, je dois maintenant faire le chemin du retour. D’autre part, ces limites sont sérieuses, ce sont de vraies limites, impitoyables et mortelles : les outrepasser, cela signifie mourir.

Lorsqu’on nage en eau libre, une imprudence ou une crampe et le lac noir peut nous engloutir. Mais c’est à la montagne que les limites physiques, les limites de la matière, sont pour moi le plus tangibles. Tout en haut, il n’y a plus d’herbes mais de la neige et de la rocaille, le soleil tape fort, on ne peut pas y vivre toute l’année. Les limites de la montagne sont dures, solides, implacables.

Or, c’est là où les limites sont le plus visibles et le plus cruelles que je me sens réellement libre. Les limites de la montagne sont les plus intransigeantes : elles sont sans pitié, inéluctables. J’en ai particulièrement conscience – non pas intellectuellement, mais de façon bien directe, physique et concrète : je les ressens dans mon corps. Paradoxalement, je me sens donc libre lorsque je ressens clairement les limites que la nature m’impose. Le sentiment de liberté le plus plein est ressenti dans le cadre des limites naturelles.


L’Homme, c’est l’infini contenu dans la limite

Le « toujours plus » redéfinit l’Homme en le rapprochant de la machine, mais ce n’est pas lui faire honneur. A l’inverse, une définition juste de l’Homme qui met en évidence ce qui est beau en lui doit partir de la nature et prendre appui sur elle.

Une note de bas de page dans L’obsolescence de l’Homme de Günther Anders1 a attiré mon attention. L’auteur remarque que l’anthropologie philosophique a coutume d’utiliser l’animal comme terme de comparaison (« Vergleichsfolie ») bien commode par rapport auquel définir l’Homme. On le superpose à l’animal, et ainsi, on le définit par opposition avec un autre radical qu’il n’est pas. Les philosophes soulignent ainsi la place unique de l’espèce humaine parmi les autres animaux, mettant en avant sa liberté et son libre-arbitre. Or, Günther Anders note, en 1956, que les objets techniques sont bien plus présents que les animaux dans nos mondes vécus. Les délimitations sont nécessaires pour définir une chose : ce que je suis, c’est ce que l’autre n’est pas. Il est bien plus intéressant de définir l’Homme par opposition aux machines et aux objets techniques que par opposition aux autres animaux : il faudrait privilégier la machine comme terme de comparaison (« Vergleichsfolie ») par rapport auquel définir l’Homme.

Une définition de l’Homme qui lui ferait honneur utiliserait les termes suivants : la liberté, la vie, l’ambivalence, la complexité et la multiplicité. D’abord, la liberté créatrice de l’Homme est incontrôlable ; la vie humaine, c’est avant tout l’inconnu et l’imprévisible. Ensuite, l’Homme est un être vivant, un animal parmi d’autres espèces ; il est dépositaire de la vie sur Terre. Néanmoins, vie et mort sont toujours mêlées dans la vie humaine, qui est pleine d’ambivalence. Enfin, la complexité et la multiplicité régissent les rapports humains. La personnalité d’un individu comporte plusieurs facettes ; il a de l’épaisseur, il n’est pas lisse. Cette même ambiguïté régit les rapports entre des individus différents : c’est la multiplicité humaine.

Cette définition de l’Homme le rapproche plus de l’animal que de la machine. L’Homme libre et digne est une sorte d’oiseau-poète. Pour définir l’Homme contre l’Homme-machine, il faut donc partir de ce qu’en apparence il n’est pas : cet autre qui est en réalité en lui-même.

En effet, les limites font partie de l’être humain. Nous sommes délimités par un corps physique par lequel nous appréhendons le monde. Nos capacités physiques sont limitées, nous sommes des animaux sensibles caractérisés par la finitude : notre vie est constituée du temps qui s’écoule entre deux intervalles, la naissance et la mort.

Mais, du point de vue spirituel, ce qui fait l’humain et qui en lui est le plus grand et le plus précieux, c’est sa capacité à sentir ce qui le dépasse ; c’est l’insaisissable en lui, ce qui déborde et qu’il ne comprend pas avec sa raison. Paradoxalement, ce qui fait le cœur de l’Homme, c’est ce qui est plus grand que lui, autre que lui et au-dessus de lui : c’est sa conscience du mystère de la vie, c’est son instinct animal, c’est le flux spontané et incontrôlable de ses pensées, c’est le sacré dont il fait l’expérience, c’est le hasard, le flou et l’indéterminé. Pour comprendre l’Homme et lui faire honneur, il faut donc se concentrer sur ce qui, en lui, est autre que lui. L’Homme est cet être limité qui contient en lui l’infini. Telle est sa condition paradoxale : il est le mélange de l’infini et de la limite, c’est-à-dire qu’il est l’infini contenu dans la limite.


Le respect des limites n’est pas une vie tiède

En pratique, si on refuse le chemin du « toujours plus », comment vivre avec les limites ?

Il ne faut pas confondre le sens de la limite avec le sens de la mesure : la mise en place concrète de ces principes ne ressemble par à une vie tiède. L’inverse de la vie démesurée n’est pas une vie peureuse et monotone évitant tout excès ; il me semble que l’équilibre soit à chercher dans l’alternance entre les extrêmes. L’excès n’est pas à exclure, puisqu’il est contenu dans les limites. Dans la nature, le cycle des saisons est constitué de l’alternance entre absence et abondance. L’été, on profite de l’abondance des tomates, et l’hiver, on se contente des choux et des patates. L’équilibre se fait donc sur le long terme et entre deux excès : plutôt qu’un éternel milieu, une constance artificielle, il est le résultat de la somme des extrêmes.

De plus, pour respecter les limites, il faut bien savoir où elles se situent : il faut donc les avoir entrevues ou touché du doigt. Il faut avoir été taquiner, effleurer la limite. Il faut en avoir eu un sens physique, incarné, une sensation d’où elle pourrait être. Sans explorer cette zone autour de la limite, impossible de la connaître, et donc impossible de la respecter.

Une vie qui intègre les limites au lieu de constamment les nier n’est donc pas une vie tiède et monotone. Elle intègre l’excès, puisqu’il faut déjà s’être frotté à la limite pour savoir où elle est située. En fait, l’équilibre lui-même est la somme de deux excès opposés. Il est fait de la dialectique de la tension et du relâchement, c’est-à-dire de l’alternance entre des contraires.


Se heurter aux limites de la matière

D’un point de vue psychologique, pour le développement de la personnalité, il est important de se heurter physiquement aux limites de la matière. L’enfant fait l’expérience du monde en se confrontant à celles-ci. La limite est une frontière, une bordure ; la ligne de démarcation qui sépare x de y. Ainsi, en tant qu’outil, elle nous aide à définir x et y : la limite est ce qui sépare les concepts.

L’enfant fait l’expérience du monde en se confrontant aux limites du monde, à ses propres limites et à celles des autres. Jusqu’où est-il permis de transgresser les interdits parentaux ? Réussirai-je, à la force de mes jambes, à rejoindre la ville la plus proche ? La branche de cet arbre va-t-elle supporter mon poids ? Voici quelques exemples de la cartographie ou du balisage du monde que réalise un enfant grâce aux limites et au fait de s’y confronter physiquement. Bien sûr, il existe aussi des limites mentales ou cérébrales. Par exemple, trop d’idées se pressent dans ma tête quand je prépare cet article de blog. La main ne suit pas l’esprit assez vite, puis le corps en a assez et s’impatiente, il ne veut plus rester assis ; mais je n’ai pas fini de tout écrire, de tout dire ! Ce pseudo-conflit entre l’idée et la matière se résume à un problème bien physique.

Se confronter aux limites de la matière est de grande importance dans la période de l’enfance et de l’adolescence, puisque la jeunesse est marquée par le conflit entre l’immensité des désirs et le court temps de l’existence humaine. D’une part, se confronter aux limites joue un rôle important dans la construction de la personnalité ; d’autre part, cela contribue à la cartographie du monde vécu. L’enfant appréhende le monde par la limite ; ainsi, il se représente ce dont il est capable ou non de faire en fonction de ses limites perçues. La conscience de ce dont il est ou n’est pas capable détermine l’étendue de ses actions possibles, potentiellement réalisables. Cette conscience décide donc de l’amplitude des expériences de sa vie d’adulte, de la nature de ses désirs et de l’étendue de ses rêves. La confrontation aux limites joue son rôle de borne, de démarcation, de délimitation.

Se heurter aux limites de la matière joue un rôle important dans la construction de soi, de la personnalité individuelle. Le rapport à soi et au corps sont liés à la question de la matière ; une façon de se confronter aux limites est la « culture physique ». L’activité physique sous toutes ses formes permet de connaître son propre corps ; sport, limites et matière sont trois termes liés.


Conclusion : apprivoiser la mort


La matière vivante est périssable. Pourquoi est-ce que je vais toujours à la limite ? Pourquoi est-ce que j’aime m’approcher du rebord ? Je suis parvenue à la conclusion que fréquenter les limites était pour moi une façon d’apprivoiser la mort. L’épuisement physique est comme une mort en miniature ; le besoin de toujours s’approcher de la limite est une façon de faire connaissance avec la mort et de l’apprivoiser.

  1. S.327: « Wenn Verf. 1930 in seiner „Weltfremdheit des Menschen » (erschienen 1956 als „Pathologie de la Liberte » in den „Redliches Philosophiques ») den Menschen als „unfestgelegt », „indefini », „nicht zu Ende geschaffen » — kurz: als „freies und undefinierbares Wesen » definierte; als Wesen, das sich nur durch das, was es jeweils aus sich selbst mache, definiere und definieren könne (und Sartre hat ja sein Credo bald sehr ähnlich formuliert) so handelte es sich hier wie dort um einen verspäteten Versuch, die (natürlich auch damals schon bestehende) Tatsache des „Austauschs der Subjekte der Freiheit und Unfreiheit » durch die Überbetonung einer philosophisch-anthropologischen Freiheit in den Hintergrund zu schieben. Solche Definitionen scheinen deshalb plausibel, weil in ihnen (wie in fast jeder nichttheologischen Anthropologie) das tierische Dasein als Vergleichsfolie benutzt und dabei „das Tier » (selbst bereits eine ad hoc erfundene Abstraktion) als Gefangener seines Spezies-Schicksals, also als unfrei, vorausgesetzt wird. Die Verifizierung dieser Voraussetzung ersparte man sich, sie galt (nicht zuletzt durch theologische Tradition) als selbstverständlich. — Heute scheint mir die Wahl dieser Folie fragwürdig. Einmal deshalb, weil es philosophisch gewagt ist, für die Definition des Menschen eine Folie zu verwenden, die mit der effektiven Folie des menschlichen Daseins nicht übereinstimmt: schließlich leben wir ja nicht vor der Folie von Bienen, Krabben und Schimpansen, sondern vor der von Glühbirnenfahriken und Rundfunkapparaten. Aber auch naturphilosophisch scheint mir die Konfrontierung „Mensch und Tier » inakzeptabel: die Idee, die Einzelspezies „Mensch » als gleichberechtigtes Pendant den abertausenden und voneinander grenzenlos verschiedenen Tiergattungen und -arten gegenüberzustellen und diese abertausende so zu behandeln, als verkörperten sie einen einzigen Typenblock tierischen Daseins, ist einfach anthropozentrischer Größenwahn. Die Fabel von den Ameisen, die auf ihren Hochschulen „Pflanzen, Tiere und Ameisen » unterscheiden, sollte als Warnung vor dieser kosmischen Unbescheidenheit jedem Lehrbuch der „Philosophischen Anthropologie » vorausgehen. — Wählt man statt der Folie „Tierwelt » diejenige, die effektiv Hintergrund des menschlichen Daseins ist: also die vom Menschen gemachte Welt der Produkte, dann verändert sich das Bild „des Menschen » sofort: sein Singular „der » zerfallt; und mit diesem zugleich seine Freiheit. » ↩︎