Les limites – première partie

catégorie

«, »

Introduction : la modernité et les limites

Une des caractéristiques de la modernité contemporaine est la négation des limites à travers leur dépassement permanent. « Je refuse » : l’Homme moderne nie l’existence des limites et pense les transgresser impunément. Au travail, à l’école, dans le sport, il en faut toujours plus : aller plus vite et plus loin, avoir plus et plus grand, en faire plus et gagner plus. Même l’enfance, période préservée d’insouciance, s’est fait envahir par le discours des adultes ; bien trop tôt, les jeunes enfants qui ont appris à tirer sur la corde effectuent leur mue et deviennent des adultes prisonniers d’eux-mêmes.

La démesure n’est pas un phénomène moderne : les anciens Grecs la connaissaient déjà et l’appelaient hybris. La parole inverse « rien de trop », meden agan, devait contrer cette tendance à l’excès. L’insistance sur quelque chose (ici, la mesure) révèle en creux que nos tendances naturelles nous portent à l’opposée… Meden agan est un aveu déguisé, la confession d’un repenti.

Ne nous méprenons pas : le phénomène du « toujours plus » marque la modernité contemporaine avec une étendue et une intensité incomparable. Du point de vue collectif et matériel, la promesse chimérique du mode de vie occidental, c’est-à-dire la délivrance du règne de la nécessité par l’abondance, épuise les ressources naturelles de la Terre. Et alors même qu’on se heurte à des limites matérielles bien solides, on s’obstine à en vouloir toujours plus. A l’échelle individuelle, dans le sport ou au travail, ce n’est non plus jamais assez : l’individu, même lorsqu’il est seul avec lui-même et libéré de la contrainte directe des rapports sociaux, persiste à se livrer une guerre contre lui-même.

La maladie du « toujours plus » est une petite bête tenace ; surtout quand, enfant, elle était en toile de fond de notre éducation. Je ne suis pas épargnée par ce phénomène : je ne suis pas une personne mesurée et il m’arrive régulièrement d’« en faire trop », d’avoir « les yeux plus gros que le ventre » ou de « voir trop grand ». Mais je suis certaine qu’avoir conscience de la situation présente est le préalable à tout changement. Pour transformer nos comportements individuels et collectifs, il faut comprendre les mécanismes qui nous gouvernent. Avant d’explorer remèdes et solutions, nous devons savoir où nous sommes et essayer de comprendre ce qui nous arrive.

D’où vient la maladie du « toujours plus » ?

Ce besoin de transgression permanent est inhérent à notre système socio-économique et à notre culture ; il traverse donc nos actions et nos choix de vie de manière semi-consciente. Comme une vilaine manie, il en faut « toujours plus », on ne peut pas s’en empêcher.

Quelle est l’origine de cet appétit insatiable ? L’analyse matérielle et l’analyse idéelle nous apportent toutes deux des réponses.

On peut d’abord trouver une explication matérielle à la fuite en avant permanente qui nous fait du mal et nous mène à la catastrophe : la puissance des machines permet de façonner la matière bien plus brutalement et profondément que les seules mains nues de l’Homme. La technique moderne rend possible le dépassement des limites physiques. Mais ce qui est possible n’est pas nécessairement permi; l’aptitude ne donne pas d’autorisation morale. L’analyse du seul point de vue matériel est donc incomplète.

La démesure contemporaine s’explique par un élément idéologique. La promesse de la modernité repose sur un idéal d’abondance ; son rêve initial, « ne plus manquer de rien », c’est-à-dire dépasser la nécessité, a été vite recouvert par la folie du « toujours plus ». Faute d’une source supérieure de sens, l’abondance matérielle est devenue une fin en soi incontrôlable. Notre société est traversée par la structure pléonéxique du désir jamais satisfait ; comme cet appétit inassouvible est laid quand on pense à ceux qui ne disposent même pas du nécessaire !

Les deux composantes matérielle et idéelle se rejoignent dans le système capitaliste ; il allie l’idéologie (rendue « séduisante » par la propagande) à une base matérielle solide (les machines permettant de détruire ici de la matière pour en produire de l’autre là-bas). La maladie du « toujours plus » est inscrite dans la logique du système capitaliste.

Le mécanisme du « toujours plus » : une guerre contre la nature

Le « toujours plus » ressemble à une guerre de l’Homme contre lui-même. La structure pléonéxique du désir épuise : un mécanisme analogue mène tantôt au burn-out individuel, tantôt à l’épuisement des ressources naturelles. Toute pathologie naît du décalage : il est logique que le dépassement continuel des limites physiques ou mentales apporte la maladie.

Nous sommes tous plus ou moins touchés, à des degrés divers et dans des proportions variables, par ce virus. Nous avons tous déjà ressenti une gêne, une douleur, lorsque par nos actes nous dépassions une limite – peu importe si nos actions étaient le résultat de notre propre initiative ou de la contrainte d’autrui.

Essayons de nous représenter un individu dévoré par le « toujours plus ». Son travail, le pilier central de sa vie, est rarement concret et surtout très prenant, si bien que ses nuits de sommeil sont courtes et que jours ouvrés et chomés se confondent. La contrepartie de ce contrat par lequel il loue son temps est un revenu démesuré, qu’il lui faudra dépenser dans des biens et des services au prix lui aussi démesuré. S’il lui reste un peu de temps, ou pendant les vacances, peut-être cet individu fait-il du sport : celui-ci ne pourra qu’être l’envers de sa vie, c’est-à-dire qu’il suivra la même structure excessive. Cette personne ne connaît que l’excès comme mode de fonctionnement. Pris dans un cycle auquel il ne peut pas mettre fin et qui le force à se faire violence, l’individu est consumé par cette vie1.

Du point de vue collectif, la modernité n’est qu’une toute petite partie de l’histoire du monde ; mais son hybris détruit le monde lui-même. Examinons rapidement la nature de ce monde. Nous vivons au milieu d’artefacts façonnés par l’histoire et les générations. Autour de nous, il n’y a plus guère d’éléments « naturels » intacts et intouchés : les objets humains ont remplacé les effets de la nature, les Hommes ont partout aménagé le monde. Aujourd’hui, ce monde croule sous le poids de la somme de ses créations artificielles, subsumées sous le terme de « société industrielle ». D’autre part, avec la bombe atomique, un palier a été franchi en termes de potentialités destructrices : l’Homme est désormais capable de détruire le monde même. L’anecdote suivante est révélatrice de l’horreur d’une telle possibilité : le responsable du test « Trinity » de juillet 1945, Kenneth Bainbridge, a déclaré après l’explosion : « Now we are all sons-of-bitches ». La possibilité de la destruction du monde par l’Homme ressemble à un sacrilège : le dépassement de cette limite morale est l’ultime transgression.

Ainsi, la maladie du « toujours plus » équivaut à la destruction de la vie dans son ensemble. Or, l’Homme est un dépositaire de la vie sur la Terre. La violence qu’il s’inflige à lui-même, à autrui et à la nature aboutit à la négation de son essence même, de ce qui le constitue, de son « cœur » (au sens propre et figuré). Le « toujours plus » véhicule donc avec lui une nouvelle définition de l’Homme.

Conséquences et enjeux : une redéfinition de l’Homme sur le modèle de la machine

Le « toujours plus » a de lourdes conséquences pour la conception de l’Homme. La négation des limites est un fait objectif et matériel : l’épuisement physique est une réalité matérielle que l’on peut constater dans le réel. Le dépassement effectif des limites s’accompagne de mépris pour celles-ci : « no limit », les limites sont des entraves à ma volonté souveraine de venir et de prendre. Nous voyons ici l’interaction entre la matière et les idées : le fait matériel accompagne le fait idéel.

La maladie du « toujours plus » culmine dans une redéfinition de l’Homme. Elle y culmine dans un double sens : d’une part, cette redéfinition en constitue l’apogée ou le point extrême, et d’autre partla fin logique ou le point d’aboutissement.

L’Homme du « toujours plus » prend comme modèle la machine informatisée. Ce faisant, il se trompe grossièrement sur ce qu’est l’être humain – et donc aussi sur ce qu’il est lui-même. A force d’ignorer les signaux de sa propre nature, il a dé-naturalisé son rapport intérieur à lui-même. L’Homme-machine est un Homme absolument collé au réel, sans aucune épaisseur ni profondeur ; il ne connaît plus le rêve. C’est un Homme lisse, poli, lustré et sans reliefs.

Son idéal est la machine. Or, la machine et l’Homme sont radicalement opposés. En effet, une machine ne pense pas : elle exécute une tâche définie au préalable. Elle donne des résultats clairs et se caractérise par ses performances chiffrées. Tant qu’elle est alimentée par une source d’énergie, elle fonctionne : elle est donc capable d’exécuter en permanence la tâche attribuée. Au premier regard, une machine ne connaît donc pas de limites, elle est inarrêtable, infatigable.(Son fonctionnement est en réalité terriblement dépendant de ressources matérielles : matières premières et énergie).

L’Homme moderne qui prend pour idéal la machine proclame ainsi la négation de lui-même. Fondamentalement, il se déteste ; en prenant pour idéal son exact opposé, il se nie lui-même. Cet idéal nous réduit, nous appauvrit : nous sommes capables de bien plus, de bien mieux que cela.

Conclusion : où chercher ?

Le « toujours plus » implique une conception erronée de l’Homme : dépasser les limites en permanence ne nous est ni permis, ni possible. Nous sommes définis par des limites physiques : notre âge marque le cycle de la vie entre naissance et mort.

Penser l’Homme sur le référentiel de la machine, c’est donc non seulement se méprendre grossièrement sur ce qu’il est, mais aussi étouffer ce qu’il y a de plus précieux en lui, c’est-à-dire ce qui le dépasse et ce qui n’est pas tout à fait lui. Dans un deuxième article, nous évoquerons des solutions au piège de l’Homme-machine. La catastrophe de la Seconde Guerre mondiale a manifesté l’échec du projet humaniste des Lumières. S’il nous faut redéfinir l’Homme, nous devons le faire à partir de ce qu’il n’est pas ; de ce qu’il ne saisit pas, ne comprend pas, donc ne possède ni ne maîtrise. Il nous faut chercher du côté d’autrui, de l’animal et du sacré.

  1. https://www.youtube.com/watch?v=pFptt7Cargc ↩︎