Le secret de Mylène Farmer

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ou : Mylène Farmer comme thérapie

Anonyme, Sonnenfinsternis, 29. Mai 1919, Bibliothèque de l’Observatoire de Paris

La musique est une grande source de joie dans ma vie. Précisons que ça n’a pas toujours été le cas.

Alors qu’elle était enceinte de son premier enfant, ma mère écoutait beaucoup un CD de Mylène Farmer. Nous étions au début des années 2000 : il s’agissait du gros album « best of » Les Mots. Mylène lève une jambe sur la pochette, elle sourit : ça a plutôt l’air d’aller.

J’ai écouté cet album encore et encore quand j’étais enfant : Sans contrefaçon, Désenchantée, L’instant X, L’innamoramento, C’est une belle journée. Que de titres mythiques pour moi ! On peut dire que j’étais une très jeune fan…

Un peu plus âgée, vers 10 ans, j’ai compris que la chanson C’est une belle journée parlait de suicide. Le mot « souveraine » m’avait mis la puce à l’oreille. Une belle journée – souveraine ?Comment ça, mordre l’éternité à dents pleines ?

Ce n’était donc ni une chanson à la gloire du repos, ni un hymne à la fatigue ; ce n’était pas non plus, comme je le croyais naïvement, la célébration d’un jour exalté… J’avais soudain fait un pas dans le monde des adultes.

Il faut prendre Mylène Farmer très au sérieux : sur une musique entraînante, elle célèbre des thèmes complexes et universels. La vie, la mort, l’amour, la douleur, le temps qui passe… Les thèmes sérieux de la vie humaine – ceux dont ça vaut la peine de parler, non ?

I. La vie c’est triste comme un verre de grenadine

Dans ses chansons, Mylène Farmer traite de thèmes difficiles. Lorsqu’on prête attention à ses paroles, on réalise qu’elles ne sont pas toujours gaies.

D’abord, la mort est omniprésente dans son imaginaire. Il peut s’agir de sa propre mort, c’est-à-dire du suicide, comme dans A force de ou C’est une belle journée. La perte d’autrui et la disparition des autres sont également des sujets récurrents, par exemple dans la chanson Si j’avais au moins.

Dans A force de, une chanson poignante qui mérite un article à part entière, le moi lyrique exprime des regrets : « A force de mourir/Je n’ai pas sû te dire/Que j’ai envie de vivre/Donner l’envie de vivre ». A cause d’une usure répétée, les forces vitales de l’individu s’amenuisent et il n’a plus envie de vivre.

Cet affect qui peut mener au suicide, c’est l’étrangeté au monde (Weltfremdheit). Beaucoup de termes allemands existent pour caractériser cette douleur de vivre : Weltkrankheit, littéralement « être malade du monde », Sehnsucht, une sorte d’élan désespéré vers quelque chose qui nous manque, ou Heimweh, le « mal de la patrie », du pays disparu.

Cette étrangeté au monde est en toile de fond de nombreuses chansons : « Destins fragiles/Et le monde hostile/On devient fou », « Délivrez-moi/Je suis pas là/Suis pas de ce monde », « Je manque ici/De facéties »… L’ennui, l’absence de sens et le désœuvrement sont autant de portes grandes ouvertes pour les pensées morbides.

Lorsqu’elle chante « Aucune déraison/Je suis/Dans la peau d’une autre », l’artiste décrit une situation de désalignement. Coupé de soi-même, on se sent étranger à soi-même. Il ne s’agit pas là de schizophrénie au sens clinique du terme ; l’impression de ne pas être soi-même est aujourd’hui une réalité assez commune et partagée.

Du personnage imaginaire Lonely Lisa, il est dit : « Elle a deux vies mais pas de chance/Pas d’équilibre/Mais elle fait de son mieux/Elle penche ». Une difficulté tout à fait universelle, faisant partie de la condition humaine, est exprimée ici. Marcher sans équilibre, mais faire de son mieux et pencher, voilà l’exercice délicat qui est le nôtre. L’Homme est un funambule, il marche sur des œufs. Cette chanson exprime la difficulté d’être un Homme, de faire partie des vivants et de s’attacher à la conduite droite de sa vie.

Enfin, Mylène Farmer étant une artiste, le génie et l’inspiration sont des thèmes récurrents de ses chansons. « Au fond de moi sommeille/Un continent de vie/De démons et merveilles » : le don de l’artiste est ambivalent. Sa condition est d’être habité par d’autres vies de la sienne. Ce pouvoir est à double tranchant, à la fois positif et négatif.

De même, la chanson A l’ombre aborde le doute de soi-même et de ses capacités, des sentiments auxquels on se confronte inévitablement lorsqu’on crée quelque chose. Cette chanson traite aussi du caractère incertain du destin, de l’inconnu et de la perte de ses rêves.

On le voit donc, les chansons de Mylène Farmer abordent la tristesse, les ténèbres. Elles ne sont pas dépourvues d’affects « négatifs », ce ne sont pas des sentiments joyeux qui y dominent. Et pourtant, je n’ai jamais trouvé ces chansons lourdes ou tristes ; elles sont légères et dansantes. En cela réside le tour de force de Mylène Farmer, dont découle son « pouvoir ».

II. Faire de la mort une immortelle

Mylène Farmer opère une transformation : elle parvient à faire de ces thèmes difficiles, sérieux et souvent douloureux une célébration de la vie.

« Ode à la vie/La mort compose » : cette formulation paradoxale réunit des termes opposés et en apparence irréconciliables. Parler de la mort et en faire une célébration de l’élan vital, voilà le coup de maître paradoxal de Mylène Farmer. Y compris lorsqu’elle chante la mort, c’est bien la volonté de vivre qu’elle célèbre.

Elle réalise ainsi une « sublimation » au sens baudelairien du terme. « A une charogne » en est l’exemple : la vision d’un cadavre d’animal en bord de route donne naissance à un poème magnifique. Charles Baudelaire transforme l’horreur en merveilleux. Par un mécanisme similaire, Mylène Farmer s’attaque aux thèmes difficiles de l’existence pour en faire quelque chose de beau : « J’ai vu des morts/Mais j’ai saisi/Le merveilleux ».

Ce mélange assumé de la vie et de la mort est l’une de ses caractéristiques. « J’ai connu des putains de ténèbres », chante-t-elle, mais aussi « J’ai connu des vrais champs de blé ». Ses chansons célèbrent la vie dans sa totalité et son ambivalence : le mélange du positif et de la négation, de la création et de la destruction, du renouveau et de la perte.

Sa musique est riche en contrastes, car Mylène Farmer porte un regard lucide sur la condition humaine. C’est une artiste sensible, une « voyante » au sens d’Arthur Rimbaud. Elle n’évite pas la noirceur et la négation, car elle sait que ces termes appartiennent à l’existence.

La mort est toujours en l’arrière-plan de ses chansons ; c’est inévitable, car la mort est centrale dans le fait d’être humain. L’Homme est un animal sensible et incarné, qui connaît la douleur et la souffrance. Il est « soumis à la génération et à la corruption » : sa vie, qui n’est rien d’autre que du temps qui passe, s’achève inévitablement par la mort. La naissance et la mort, le début et la fin, marquent le cycle de la vie humaine.

III. Jusque là tout va bien

« J’ai vu des morts/Mais j’ai saisi/Le merveilleux » : cette formule résume l’ambivalence de l’existence humaine. Mylène Farmer en est consciente : célébrer la vie implique d’y reconnaître la présence de la mort.

Dans le clip vidéo de la chanson Si j’avais au moins, la chanteuse soigne des animaux retenus captifs et les libère de leurs cages. Ainsi, ce que nous appelons « le secret » de Mylène Farmer, c’est son pouvoir thérapeutique. Elle guérit les blessures – mêmes celles que l’on ignore, qu’on a sans le savoir, qu’on oublie ou qu’on n’avait pas remarquées.

Mylène Farmer est authentique : elle ne tait pas les côtés tristes de l’existence. Elle est consciente de la dialectique de la vie et de la mort. Ses chansons sont des hymnes à la vie, justement parce qu’elles sont marquées par cette ambivalence. Précisément parce qu’elle font une place à la négation qui fait partie de l’existence, ses chansons sont des célébrations de la vie.

Mylène Farmer guérit tout. Mylène Farmer, c’est l’hymne des vivants qui ont connu la mort et qui veulent vivre, encore et à nouveau.

Conclusion : la danse, le mouvement, la vie

« Si je suis sans guidon/Et j’y suis/Et ben je me vautre » : Mylène Farmer n’est pas dépourvue d’autodérision. Il faut de l’humour pour contrebalancer le trop de réel ! Danser permet de compenser l’excès de sérieux : « Un peu de déraison/Plus d’à quoi bon ».

La musique exprime la joie de vivre. Danser permet de célébrer la vie qui coule en nous. La danse, parce qu’elle appartient au mouvement, est une façon de fêter la vie.

Danser, c’est mettre en mouvement une émotion. Une émotion, c’est de l’énergie. Si on ne la met pas en mouvement, elle stagne, pourrit et devient source de maladie. Lorsqu’on la met en mouvement, dans l’art, le sport ou la danse, alors cette émotion devient autre chose, quelque chose de plus grand qu’elle-même – nous oserons dire, quelque chose d’« universel ».