Le proche et le lointain

Introduction
Depuis quelque temps, je suis privée de marche. Une blessure au pied tarde à guérir et m’empêche de marcher de tout mon soûl. En vérité, ce n’est pas plus mal : je crois que je marchais trop. Le démon de la marche me laisse tranquille, j’ai réussi à m’en séparer.
Cette immobilisation relative est l’occasion d’un retour réflexif sur cinq ans de marche. En partant de mon expérience de jeune marcheuse, je vais analyser les mécanismes de cette pratique physique.
Ces ébauches d’une « théorie de la marche » ont donc pour point de départ mon expérience personnelle. Il en va nécessairement ainsi : je suis un être qui vit et qui pense, et ce que je vis constitue le matériau de ce que je pense. Mon expérience de la marche est inséparable de qui je suis, de mon histoire, de mon pays, des lieux où j’ai marché, de mes paysages, de mes usages de la marche, etc. Les « leçons » de la marche, ces petits morceaux de sagesse qu’on récolte, sont propres à chaque marcheur.
Pourtant, de cette expérience subjective se dégagent des mécanismes surplombants qui la dépassent. Ils peuvent être qualifiés sinon d’« universels », du moins de « collectifs » ou « intersubjectifs », car ils relient entre eux des individus étrangers et différents. Ainsi, de l’analyse de cette pratique solitaire émergent des caractéristiques communes.
Marcher est une activité élémentaire, intemporelle et aux déclinaisons infinies. Nous n’aurons jamais fini de marcher. Pourquoi marche-t-on, comment et où cela nous mène-t-il ?
I. Partir marcher
En dehors de l’usage de nos deux jambes comme pur moyen de locomotion, pourquoi partir marcher ?
Parfois, le démon de la marche nous force à sortir. Quelque chose de la folie nous pousse à aller dehors, à fuir de la maison. L’horreur décide de la marche. « Tu es un chemin de colère » : celle marche-là est une fuite loin de soi-même et une recherche d’apaisement.
Heureusement, le plus souvent, on part marcher attiré par quelque chose : par une idée ou par le soleil de janvier froid et sec. Le désir et l’amour déclenchent la marche. On a un pressentiment, il y a une idée dans l’air, on flaire quelque chose, alors on part en chasse. Qu’on soit à la poursuite d’un bon mot, d’une idée ou d’un affect, cette marche-là est une quête.
Dans un cas comme dans l’autre, que l’on parte marcher contre soi et loin de soi ou bien pour l’idée et vers l’idée, on cherche quelque chose – à l’intérieur ou à l’extérieur. Ces premiers pas sont donc le début d’une recherche.
II. Ce qu’il se passe pendant qu’on marche
Que se passe-t-il pendant qu’on marche ? Examinons les mécanismes de ces deux types de marche.
La première situation, la marche loin de soi-même, est une fuite. Le soi est coupé en deux : en lui cohabitent un « soi intérieur » et un « soi extérieur », un autre soi qui n’est pas vraiment lui. Cette dissociation résulte d’un non-alignement. Elle est insupportable. Sa suite logique, le rejet de soi, est le symptôme d’une crise. La crise initie une recherche : la marche est une quête, une enquête. On marche, plus ou moins volontairement, à la recherche de son « soi profond ».
En effet, la marche aide à voir clair en soi. Routine et répétition, elle façonne notre être et fonctionne comme une petite introspection. Tout comme on ne s’arrêtera jamais de marcher, on n’aura jamais fini d’apprendre de soi. Les êtres humains sont complexes, pluriels : constitués de nombreuses couches superposées, nous ne serons jamais entièrement transparents à nous-même. Mais à chaque marche, à chaque jour qui passe, nous gagnons en solidité. L’arrivée, la fin de la marche, c’est le « soi authentique », un soi nu, dépouillé. Débarrassé des couches qui le recouvraient, il respire plus librement.
Paradoxalement, cette fuite loin de soi-même nous ramène donc à nous-même. Le « chemin de colère » est devenu un chemin vers soi-même. Le point d’aboutissement de la marche, sa fin, c’est la rencontre avec soi-même. Quand on part marcher, on s’éloigne, on se quitte ; ensuite et par là-même, on revient à soi.
Le « soi authentique », ce noyau qui reste au fil de marches et de conversations avec soi-même, nous est encore inconnu. Le chemin vers soi est une enquête ouverte à l’issue imprévisible. Discrète, silencieuse, cette rencontre avec soi-même est déjà une transformation de soi.
Dans le deuxième cas de figure, la marche est déclenchée par la recherche de quelque chose d’extérieur. Nous avons le sentiment vague qu’il y a quelque chose qui couve, qui déborde, et nous voulons le saisir avec clarté. Le museau en l’air, l’animal sent quelque chose : une impression, une intuition, un affect, un début d’idée. Ce n’est pas très clair. Alors, il renifle, il suit la trace, il piste, il traque. C’est une quête, une poursuite, un effort, un élan pour aller vers quelque chose d’extérieur et d’encore inconnu.
A force des répétitions du pas sur le sol, on rentre dans le processus physique. L’esprit ne pense plus, l’esprit n’existe même plus, il est devenu mouvement pur. Les pensées viennent d’elles-mêmes. Le brouillard au-dessus de notre crâne se dissipe. A défaut d’obtenir une réponse, de savoir ce qu’on cherchait, on rentre apaisé : la fatigue physique fait taire les ruades inutiles de l’esprit en tempête. Parfois, on a réussi à formuler une question. Par jour de grande chance, on bute sur un aphorisme : une phrase nous rentre dans la tête, elle nous a été apportée par la marche et elle est pleine de justesse. La « belle moisson », c’est une phrase ou un vers, déposé dans notre cerveau par la marche elle-même. Cette phrase qui synthétise le vrai, on ne l’avait pas au départ ; on a gagné quelque chose d’auparavant inconnu.
Ainsi, qu’il s’agisse de la rencontre avec soi-même ou bien de la formulation juste et synthétique d’une idée, marcher est comme une enquête : une expérience ouverte au résultat imprévisible. On ne sait jamais où on va arriver, ni dans quel état.
Prenons maintenant du recul théorique pour analyser en détail ce qui nous est offert quand on marche.
III. Les leçons de la marche : ce que marcher permet
« Marcher pour penser », vraiment ?
Le rythme régulier, le mouvement répétitif, la souplesse du corps qui roule… Marcher et penser : ces deux activités se ressemblent, car elles sont de l’ordre du flux. Le mouvement relie la mécanique du corps et celle de l’esprit.
La marche initie le processus par lequel les pensées nous viennent. La machine se met en route : comme les pas sur le chemin, une pensée solitaire en appelle une autre. Elles forment une chaîne de pensées, un collier de perles reliées par le paysage qui défile. Un triangle se forme entre le paysage, le corps du marcheur et ses pensées.
On serait alors tenté de dire que la mécanique du corps entraîne celle de l’esprit, réduisant la marche à un support pour la pensée. Ce serait faux et injuste. Le corps n’est pas l’esclave de l’esprit.
Les pas sur le sol, leur rythme, la réponse des pieds à la surface sur laquelle ils prennent appui, le balancier des bras, des jambes, des hanches, la posture droite du corps dressé tout entier : marcher déploie l’être physique dans son intégralité. Le vocabulaire binaire oppose le corps à l’esprit ou la marche à la pensée et crée en l’Homme une fausse division. Une philosophie qui le morcelle au lieu de le saisir dans sa totalité est un mensonge dangereux. L’unité humaine est pleinement elle-même lorsqu’elle est profondément plongée dans un processus, jusqu’au point où la frontière entre l’Homme et son activité ne peut pas être tracée. La marche est l’un de ces processus – il y en a beaucoup d’autres –, car elle met en mouvement l’être physique et l’être spirituel de l’Homme, sa sensibilité animale et le grand tonneau à rêves qu’est son esprit.
L’ambivalence de la relation à soi dans la marche : profondément en soi ou hors de soi ?
Penser en marchant facilite le recul réflexif qui nous permet de voir à travers les choses. En permettant la prise de hauteur, marcher aide à voir en soi et à travers soi, à voir le monde et la société. Cette capacité de recul intellectuel est à relier au phénomène d’abstraction de soi-même qui se produit quand on marche.
Nous avons déjà abordé les liens entre la marche et la connaissance de soi, lorsque nous avons avancé que cette activité amorçait le processus de découverte de son « soi authentique ».
Lorsqu’on pratique une activité physique dans laquelle on est entièrement plongé – cela arrive le plus souvent dans un cadre naturel, comme avec la nage en eau libre ou la course trail –, on est dans un rapport ambivalent avec soi-même : on est en même temps en soi et hors de soi. D’un côté, on est intensément en soi, seul et uni à soi, puisque tout notre être est absorbé là, au même moment et au même endroit, par la même activité. De l’autre, notre être entier est tellement concentré dans le processus qu’il est, temporairement et pour le mieux, arraché à lui-même. Ainsi plongé dans le mouvement et dans la nature, le soi s’efface, il n’existe plus. Cet abandon au processus paraît effrayant, car cette disparition temporaire de soi ressemble à sa dissolution permanente, à la mort. En réalité, c’est l’unique façon d’être humain et entièrement vivant.
IV. Les paradoxes de la marche et la condition du marcheur
Flux, processus et équilibre
Quand on marche, on n’est jamais posé sur ses deux jambes à la fois : la mécanique de la marche repose sur un équilibre fragile et incertain. A peine un pied est-il par terre que l’autre n’est déjà plus sur le sol. Paradoxalement, cette instabilité nous permet de nous tenir debout.
De même, la situation même du marcheur le place dans une position de fragilité. Libre et vulnérable – quand on l’aperçoit par la fenêtre du train, il est tout petit sur le chemin. Le marcheur est de passage, il est en transit. Sa « condition » est précaire : il n’est plus au point A, il n’est pas encore au point B. Il ne peut pas vraiment s’arrêter. Il doit continuer de marcher.
L’instabilité est donc inséparable de la marche. D’une part, cette instabilité est inhérente à la nature du processus même, qui repose sur un équilibre mécanique délicat. D’autre part, la situation du marcheur, un passant toujours « en transit », renforce cette instabilité.
Habiter le réel sans stase
Tout le monde voudrait habiter le réel. « Un lieu, quelque part » : on aimerait que ce soit possible. Mais le réel est sans dessus-dessous, les corps sont meurtris et les paysages défigurés : habiter le réel grâce à la stase est difficile. La stase qui repose, c’est-à-dire se sentir chez soi quelque part, ne pas se comporter comme si on était de passage partout parce que le réel nous pique, nous gratte, – cette bonne stase n’est pas accessible aux « modernes ».
Cela ne nous condamne pas à être étrangers au monde, jetés hors de lui, car la stase n’est pas l’unique façon d’habiter le réel. On peut aussi « être au monde » grâce à des processus, des activités. Le processus est le contraire de la stase. C’est quelque chose qui coule : une situation instable car impermanente, en cours de réalisation. Marcher, lire, penser, dialoguer, être en mouvement : nous devons habiter le monde toujours temporairement et par le flux.
Notre situation est paradoxale : marcher, c’est être en transit, de passage, et pourtant, la marche nous fait tenir debout, nous structure, nous soutient. La marche, le « non-lieu » par excellence, devient une tentative de lieu. La seule manière d’habiter le monde est de le faire en équilibre. Le flux devient ce qui permet la stase. La vraie stase, la seule station, solide, nous est accessible par des processus.
La condition du marcheur est celle de tous les vivants : nous ne pouvons pas vraiment nous arrêter. La stase ne nous est pas permise. En effet, la stase finale, c’est le repos éternel, la mort : elle implique de quitter le monde des vivants.
Marcher pour vivre : la vie comme une marche
Plutôt que de marcher pour penser, subordonnant ainsi le corps à l’esprit, sacrifiant le processus à la stase, essayons de penser pour marcher, c’est-à-dire pour nous aider à vivre et à agir.
La marche ressemble étrangement à la « condition humaine » : la voie de l’Homme, son chemin, c’est la transhumance, le pèlerinage, le transit. Voilà le grand scandale : la vie n’est rien de plus que du temps qui passe. Nous ne sommes rien d’autre que des passagers du temps. Mouvant, itinérance perpétuelle, transition et changement sont l’essence même de l’être humain.
La vie est une marche. On marche pour vivre, pour tenir debout. Marcher devient l’expression de sa foi en la vie, une sorte d’élan vital. Continuer de marcher, c’est refuser la constriction et l’inertie. La bête bouge encore ! Restez debout. Restez nerveux, agité, indiscipliné. C’est le signe que vous êtes vivant.
Conclusion
A l’intérieur comme à l’extérieur, on recherche l’harmonie et la paix. Le marcheur est un pèlerin, toujours en transit. Mais le voyage fatigue : la recherche de soi et la recherche de l’idée culminent et se rejoignent dans la recherche d’un lieu.
Derrière l’itinérance se cache toujours la recherche d’un lieu. Chaque marcheur est habité par cet espoir inlassable. Il marche vers quelque part – il ne sait pas vraiment vers où, mais il va y arriver. Mes propres pas me guident vers la montagne, j’y trouve de la consolation. Je marchais sans repos à la recherche de la guérison, de l’amour, de la paix, de Dieu.
« Gerstensuppe
Par la fenêtre je vois
La montagne – »
Notre seule chance d’habiter le monde par le flux et par la stase se trouve dans la nature.